31/12/2008

Christiane Rochefort - Définition de l'opprimé

Il y a un moment où il faut sortir les couteaux.
C'est juste un fait. Purement technique.
Il est hors de question que l'oppresseur aille comprendre de lui-même qu'il opprime, puisque ça ne le fait pas souffrir : mettez-vous à sa place.
Ce n'est pas son chemin.
Le lui expliquer est sans utilité.
L'oppresseur n'entend pas ce que dit son opprimé comme un langage mais comme un bruit. C'est dans la définition de l'oppression.
En particulier les "plaintes" de l'opprimé sont sans effet, car naturelles. Pour l'oppresseur il n'y a pas d'oppression, forcément, mais un fait de nature.
Aussi est-il vain de se poser comme victime : on ne fait par là qu'entériner un fait de nature, que s'inscrire dans le décor planté par l'oppresseur.
L'oppresseur qui fait le louable effort d'écouter (libéral intellectuel) n'entend pas mieux.
Car même lorsque les mots sont communs, les connotations sont radicalement différentes. C'est ainsi que de nombreux mots ont pour l'oppresseur une connotation-jouissance, et pour l'opprimé une connotation-souffrance. Ou : divertissement-corvée. Ou : loisir-travail. Etc. Allez donc causer sur ces bases.
C'est ainsi que la générale réaction de l'oppresseur qui a "écouté" son opprimé est en gros : mais de quoi diable se plaint-il ? Tout ça, c'est épatant.
Au niveau de l'explication, c'est tout à fait sans espoir. Quand l'opprimé se rend compte de ça, il sort les couteaux. Là on comprend qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Pas avant.
Le couteau est la seule façon de se définir comme opprimé. La seule communication audible.
Peu importent le caractère, la personnalité, les mobiles actuels de l'opprimé.
C'est le premier pas réel hors du cercle.
C'est nécessaire.

Christiane Rochefort
Définition de l'opprimé

10/12/2008

Encore des textes

Encore quelques textes qui illustrent, témoignent, racontent...

Anarchie ou patriarchie?
Du 8 au 10 mai 1998 ont eu lieu des journées libertaires organisées par la librairie La Gryffe à Lyon. Ces journées se voulaient une occasion de «faire le point sur le mouvement social, les formes de lutte, le mouvement libertaire depuis mai 68 et de réfléchir aux moyens futurs pour agir sur le monde.» Ces «jours » ont en fait mis en lumière un paradoxe du mouvement libertaire.


À l’ombre du Vaaag : retour sur le Point G
Le sexisme du milieu libertaire français


Sexisme et violences sexistes en milieu militant
débats sur indymédias Nantes


À la conquête d’Hétéroland
Cette brochure rassemble des textes qui ont été écrits par trois personnes. Ces textes, sauf celui sur l’activisme, avaient été écrits individuellement et chacun a son histoire. En tout cas, à l’origine ce n’était pas prévu qu’ils soient diffusés ensemble dans un même projet.

les femmes s'entêtent (illustration)



Une illustration pour le texte UN VIOL SI ORDINAIRE, UN IMPERIALISME SI QUOTIDIEN

les femmes s'entêtent (deuxième partie)

la suite du texte publié le 22/10/08 (et j'en suis qu'à la moitié!)


On ne leur demande pas leur avis ou on n’en tient pas compte, puisque les hommes prévoient et pensent pour elles. Elles constituent pour eux la matière première pout penser.
On condamne (les hommes condamnent) comme immorale et criminelle la décision de la femme d’avorter, mais on invente (les hommes inventent) sans scrupule tous les moyens nuisibles à l’espèce humaine, sous prétexte de défendre le droit de vivre d’un individu ou d’un groupe d’individus. Le fait qu’un fœtus verra ou non le jour dans une société conduite et conçue par les hommes est, par déduction, considéré comme ayant plus d’importance que la fabrication de moyens criminels pour défendre la « survie de l’homme ».
Le budget du Pentagone aux États-Unis lors de la guerre au Viêt-Nam dépassa largement, voire d’infiniment loin, le budget pour la recherche des moyens contraceptifs et abortifs (la petite fille joue à la poupée, le petit garçon joue à la guerre). La fabrication d’un B.52 coûta aussi cher que le crédit alloué à la recherche de ces moyens.
Les valeurs culturelles dominantes existantes sont masculines puisque la « Civilisation » est patriarcale, celle qui est reconnue par l’Histoire. La structure du langage parlé est oppressive par elle-même : quotidiennement, le masculin l’emporte sur le féminin, en règle grammaticale.

Il m’objecta que le parallèle entre l’oppression des femmes et celle des peuples colonisés n’est pas valable et que c’est « politiquement stupide » (évidemment !). Il me reprocha d’avoir « des idées M.L.F. » sur le caractère d’objet sexuel de la femme – dans la violence du dialogue, je crois l’avoir entendu dire : « vous êtes toutes des salopes. » Il ne comprenait pas mon refus. Je lui dis que je n’avais pas à me mettre à la disposition de son propre désir, que je n’avais pas envie de « baiser » avec lui, et à propos du terme envie, il trouva que « c’est une notion bourgeoise !!! » (sic). Je lui rappelais, par ailleurs, que je n’avais jamais eu l’intention d’établir des liens amoureux avec lui.
- Tu n’es pas vierge, me dit il (pensant que fréquentant le M.L.F, label de marque reconnu des phallocrates, j’avais sans doute des fesses libérées). Pourquoi fais-tu donc tant d’histoires ? »
Se rendant compte que je m’opposais de plus en plus à lui, il continua avec son vocabulaire sexiste : « putain – salope connasse ». Pour ce dernier terme « connasse », je lui fais remarquer qu’il vient de con, le con c’est le vagin ou le trou que les hommes baisent. Ces termes sexistes équivalent pour moi à ces termes racistes : « sale nègre, sale arabe ou sale juif – ils sentent mauvais mauvais, ils sont sales, etc. ».
Son visage devint mauvais : je me refusais à lui, chose qu’il ne pouvait supporter. En tant qu’homme il m’offrait la possibilité et l’honneur de « baiser avec lui » (galanteries que les hommes font aux femmes pour les courtiser). De plus, le fait que je n’étais plus « vierge », constituait pour lui un droit d’entrée libre.
Exaspérée je lui dis : « Il faut t’en aller, je suis déjà en retard. » Il retira brusquement ma main de la poignée de la porte en me disant : « Je ne veux pas qu’on se fiche de moi. Je ne suis pas un objet !!! (sic) qu’on manipule comme on veut (mon refus blessait sa virilité). » Je lui répondis que c’était regrettable que cela se passe ainsi entre nous. Je n’imaginais pas que ce serait « ça » notre entrevue et que nos relations auraient pu être autrement sans sa mauvaise intention. Il profita de cette accalmie, se rapprocha de moi pour me dire au revoir puis se jeta sur moi. Il me poussa et m’accula contre l’évier de la cuisine et m’embrassa de force, et de la main il força mon sexe. A ce moment précis je savais qu’il passait au viol véritablement, et lui dis : « Tu veux me violer pour me punir parce que je t’ai humilié. » Il ne répondit pas. Il m’ordonna d’entrer dans la chambre à coucher, ce que je refusai de faire ; il me souleva, je m’agrippai aux murs et je criai au secours, il me jeta sur le lit et m’empêcha de crier disant : « Ce n’est pas dans ton intérêt de crier. »
A sa violence physique je n’ai pas répondu par la violence, car comme toute femme, j’ai subi le conditionnement culturel qui fait de moi un être non agressif, mais plutôt « doux et docile ». Les femmes qui se défendent physiquement, à moins d’être de force égale, s’en sortent en général non seulement violées mais meurtries. De toute manière, elles sont si bien persuadées de leur faiblesse physique et de leur inaptitude à la bagarre, qu’elles se font « violer passivement ». C’est ce qui m’est arrivé. Il considéra alors ma passivité comme un accord.
Il me dit : « Déshabille-toi, et dépêche-toi. » Je lui répondis : « Non, je n’ai pas à me déshabiller – Je te donne trois secondes pour que tu le fasses. – Je n’ai pas à obéir et de toutes les manières tu le feras, parce que tu désires me violer. » Pendant ce temps, il se mit entièrement à l’aise.
Dans ce cas de viol par agression, le phallus est égal à un fusil, une arme pour obliger l’autre à céder. Je refusais sa politique de domination, mais j’étais désarmée.
Il me dit : « Ah ! vous refusez toujours mais vous aimez bien ça (elles font les difficiles, mais au fond, elles aiment bien être violées. Elles en éprouvent du plaisir). »
Je lui dis : « Tu fais le coït interrompu.
- Qu’est ce que ça veut dire, tu n’as pas à m’ordonner, tu ne prends pas la pilule ?
- Non, je ne prends pas la pilule. »
La contraception et l’avortement libres et gratuits signifient pour les phallocrates la libre disposition du corps de la femme, et de plus présentent l’avantage de les déculpabiliser par rapport à elles. Ainsi donc, la solidarité des hommes avec les femmes pour la campagne en faveur de la libéralisation et la gratuité des moyens contraceptifs et abortifs pourrait nous faire croire à l’égalité sexuelle, mais il n’en est rien car les rapports dominé-dominant existent encore.
Quand les hommes au cours de la manifestation à Besançon pour Lip crient à la place et au nom des femmes « Contraception - Avortement libres et gratuits », les femmes doivent comprendre « Viol – Contraception - Avortement libres et gratuits ».

Je savais que son désir était de me pénétrer de force et je craignais qu’il ne se comporte comme un marteau-piqueur, je lui dis : « Tu le fais doucement », il me répondit : « Ah tout de même, c’est à partir de ce moment-là qu’on réfléchit à la chose » (elles nous demandent finalement, après toutes ces scènes de femmes compliquées, la manière dont on peut les faire jouir).
Il prit son plaisir. Pendant l’acte sexuel, mon refus de son désir impérialiste se traduisit par la frigidité volontaire. Il me demanda par la suite si j’avais joui, étant persuadé qu’il m’avait donné du plaisir, même si je n’étais pas d’accord avec lui.
C’est un viol que le fait de nier à la femme la liberté d’accepter ou de refuser le rapport.
La sexualité dominante est la sexualité masculine. Les hommes violent les femmes à cause de cette politique de domination sexuelle.
L’impérialiste agresseur viole la liberté et le droit de vivre d’un peuple : il occupe son territoire par la force et pratique la violence pour assurer sa domination. De même, l’homme pour assurer sa domination sur la femme, viole son corps.
Il prenait possession de mon corps, comme on conquiert une terre par la violence et voulait me punir d’avoir résisté à sa politique masculine de domination. Le pouvoir est au bout du phallus, il me le confirma en me violant, affirmant ainsi sa « virilité fasciste ».

Quand il me quitta, il me dit : « J’espère que tu ne m’en veux pas trop, de toutes les manières, ça n’arrange pas grand-chose. » Il reconnaissait son viol.
Qu’une femme accepte ou refuse le désir sexuel de l’homme, l’homme dans sa logique politique doit s’imposer, et nous devons le subir.
Nixon, représentant de la Grande Amérique n’accepte pas qu’un petit pays comme le Viêt-Nam s’oppose à sa politique. Devant la résistance du peuple vietnamien, qu’il ne peut tolérer, il décide de le punir en le bombardant.
Le viol c’est l’aboutissement du raisonnement masculin conduisant au mépris de la femme : le sexisme. Le massacre d’êtres humains est l’aboutissement du raisonnement fasciste conduisant au mépris d’une race : le racisme.