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02/09/2010

Extrait de documentaire de C. Roussopoulos

Christiane et Monique (Lip V)
Carole Roussopoulos, 1976, vidéo, n&b, 30min
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Durant le second mouvement de lutte chez LIP, Monique (assistante de publicité) et Christiane (OS) parlent de la difficulté d’être femme dans une usine en lutte, des problèmes de démocratie interne dans le syndicat et de la finalité du travail dans la situation actuelle.
Pour mettre en évidence la similitude des mécanismes à l’œuvre dans le racisme et le sexisme, Monique remplace dans son récit « Homme » par « blanc » et « femme » par « arabe ».



extrait trouvé sur le site www.genrimages.org

à voir aussi "Où est ce qu'on se mai?" de Carole Roussopoulos

12/11/2009

Des féministes au moment de la réunification

Extrait du dossier "Berlin 1989-90 : construire sur les ruines du système" de la revue Timult dont le premier numéro est paru en octobre 2009.

"A bas le règne des hommes"[1] : squats et coordinations inter-squats non-mixtes à Friedrichshain

La maison Mainzerstraße 2 est une maison non-mixte femmes et lesbiennes. Quinze personnes y vivent, y tiennent un bar et un atelier de réparation de voitures. Pendant l'été 1990 se mettent en place des assemblées non-mixtes femmes/lesbiennes entre les squatteuses du quartier.
Dans un tract elles déclarent : "dans cette nouvelle Allemagne, nous sommes confrontées à une ambiance de plus en plus nationaliste, raciste et chauvine. Cela a des conséquences directes sur nos vies : la violence contre les femmes et les lesbiennes dans les maisons occupées et dans la rue augmente. Une agressivité généralisée contre "les gauchistes et les squatteurs" se fait sentir de plus en plus dans nos quotidiens et nous sommes régulièrement attaquées par des bandes de mecs néo-nazis. La violence sexiste s'amplifie également. A l'habituelle et invivable drague permanente dans les rues, s'ajoutent pour les femmes et les lesbiennes de l'Est un sexisme d'un nouvel ordre.
Suite à la chute du mur, l'Est est noyé par une vague de magasins pornographiques, de publicités qui appellent à la consommation par des images de femmes nues. A côté de ce sexisme qui saute aux yeux, nous sommes aussi confrontées à des attitudes plus subtilement sexistes dans nos propres cercles politiques de la part de nombreux "camarades" hommes et de quelques femmes. Dans nos assemblées, on entend encore et toujours parler du seul "combattant", du "squatteur", on est confrontées à l'agressivité habituelle dans les prises de parole et dans les jugements des propositions stratégiques qui sortent de la "ligne". Exiger des espaces non-mixtes revient à se faire traiter de "fasciste" et de "scissionniste".
Pour riposter collectivement, nous voulons une assemblée non-mixte. Elle pourra être l'endroit permettant de développer une position politique en théorie et en pratique, autour des occupations des maisons. Comment concevoir l'action dans une perspective à la fois antifasciste et féministe ? Qu'en est-il de la violence politique? Nous rêvons de structures autonomes, de résistances malines et déterminées, de fêtes turbulentes et carabinées et de petits-déjeuners sans limites."

[1] Slogan inscrit sur une banderole sur le Tuntenhaus ("maison des tapettes") dans la Mainzerstraße, une maison no mixte de pédés avec un bar devenu mythique, le Forelle Blau. Le Tuntenhaus a déménagé par la suite à Prenzlauer Berg où il existe encore aujourd'hui.

30/10/2009

Le 17 octobre : une manifestation féministe unitaire

lu sur LMSI

Le 17 octobre : une manifestation féministe unitaire ?
À propos d’un choix de date inapproprié

PAR FRINK FRINKING, INÈS DE LUNA, ISABELLE RAMPA, LAETITIA DECHAUFOUR, SABINE LAMOUR, SHIRINE SABÉRAN

Le 17 octobre prochain, le CNDF (le collectif national pour le droit des femmes) et les Femmes solidaires, avec le soutien de plus d’une cinquantaine d’associations et de partis politiques ont choisi d’organiser une manifestation nationale pour les droits des femmes. Nous, qui sommes des femmes et des lesbiennes qui avons traversé en militantes des espaces féministes, estimons que le choix de cette date est fort inapproprié, voire insultant.

Aussi pensons-nous qu’il est politiquement nécessaire de se positionner, de rappeler avec les associations et les personnes qui se souviennent que la République Française s’est bâtie sur son empire colonial, que cette date est désormais inséparable de l’année 1961.

Nous nous souvenons du 17 octobre 1961

Ce jour-là, à Paris, à l’appel du FLN, suite à l’interdiction faite à tous les Algérien.ne.s de la capitale de circuler la nuit, des filles et des femmes sont descendues dans la rue avec leurs camarades de combat, leur père, leurs frères, leurs sœurs, leur mère et leur mari. Ce jour-là, des filles et femmes algériennes ont manifesté une résistance anti-coloniale « en métropole ». Ce jour-là, dans les rues de Paris, plus de 300 Algérien.ne.s ont été tué.e.s par la police française, sous l’ordre du préfet Maurice Papon.

Depuis 1991, le 17 octobre est destiné à la commémoration. Mais pas seulement.

Car ce jour-là témoigne également de la difficulté à faire connaître et reconnaître les faits survenus, à faire admettre publiquement par les autorités la réalité du massacre perpétré par l’Etat. Symbole de l’invisibilité de la lutte anti-coloniale, d’une histoire qui s’écrit à peine, cette date rappelle aussi que la répression coloniale sévit toujours, sous d’autres formes mais avec une brutalité tout aussi insupportable.

En choisissant cette date, les organisations qui appellent à la manifestation pour les droits des femmes se désolidarisent des femmes issues de l’immigration coloniale et post-coloniale. Elles forcent ces femmes à choisir entre deux luttes, alors même que ces deux oppressions ne sont qu’une seule et même oppression pour elles. Elles dissocient les luttes féministes des luttes anti-coloniales, par là même, ce ne sont pas seulement les femmes issues de l’immigration qui sont sommées de choisir, mais toutes. Faut-il préciser qu’aucune mention de la répression de 1961 n’apparaît dans l’ensemble des publications qui appellent à la manifestation pour les droits de femmes ? Rien, ni sur les tracts, ni sur les pages web. Pas un mot non plus en réponse aux interrogations de certaines d’entre nous sur ce curieux choix. Défiler à une heure différente du rassemblement annuel ne peut suffire à le légitimer. Car l’occupation de la date est signée symboliquement. La couverture médiatique, qui sera donnée au rassemblement proposé par le CNDF, si faible soit-elle, empêchera de fait le 17 octobre 61 de résonner dans les mémoires. Quoique dominées parmi les dominants, les organisatrices coloniseront cette date historique.

La violence de ce traitement nous est insupportable. Construire une manif pour les droits des femmes en prenant en compte l’événement du 17 oct. 61 aurait donné une autre teneur à "l’unité" politique. Cela n’est pas apparu aux organisatrices/teurs comme une nécessité politique. Cette nécessité s’impose à nous avec une telle évidence que nous nous étonnons qu’elle ne se soit pas vécue par l’ensemble des associations. La mémoire collective agit sur le présent politique, certains événements ne peuvent pas être effacés ou recouverts. L’unité de la lutte féministe ne peut se faire que dans la prise en compte des aspects multidimensionnels de la domination, et non dans l’écrasement des combats passés. Nous ne voulons pas d’un féminisme de l’oubli et des parenthèses mais d’un féministe combattant l’ensemble des oppressions.

Choisir le 17 octobre, pour organiser une manifestation sans attache ni rappel aux événements de 1961, c’est participer au déni généralisé de l’histoire de la résistance au colonialisme, c’est court-circuiter le combat de restitution de la mémoire mené par les générations issues de l’immigration coloniale et post-coloniale. Choisir cette date, c’est occulter les résistances passées et actuelles, avec la violence sourde qui caractérise les dominants.

En cela, c’est une forme de racisme. Vous, qui prenez position en faveur de cette lettre, Nous, qui l’avons écrite

Ne participerons pas passivement, au prétexte d’unité et de rassemblement, à cette manifestation du CNDF-Femmes Solidaires, parce que cette journée a été volée à d’autres...

Nous espérons être nombreuses à trouver par des actions créatives, par des prises de paroles, l’inscription de la nécessaire articulation des luttes, l’expression de notre désaccord face à cette grande amnésie sélective. Nous marcherons d’autres jours, d’autres nuits, contre les violences faites aux femmes, qu’elles soient violences coloniales, racistes, lesbophobes, sexistes, violences de place, de classe.

Avec le soutien de : Amélie Delaunay, Clarisse Loyen, Chantal, Christine Chaudet, Claire Allam-Revuz, Corine Sagnane, Doriane Meurant, Emmanuelle Détienne, Flor, Florence Mattozzi, Hélène Harder, Janick Penhoat, Jamila Belaïdi, Kaissa, Kat, Loulou Valérie Morin, Malika Amaouche, Myrlie, Nasima Amazighe, Odile, Samia Leulmi, Sanaa, Sara, Sophia Jomni, Zohra Yadel, et le CFPE (Collectif des Féministes pour l’Egalité)

10/12/2008

les femmes s'entêtent (deuxième partie)

la suite du texte publié le 22/10/08 (et j'en suis qu'à la moitié!)


On ne leur demande pas leur avis ou on n’en tient pas compte, puisque les hommes prévoient et pensent pour elles. Elles constituent pour eux la matière première pout penser.
On condamne (les hommes condamnent) comme immorale et criminelle la décision de la femme d’avorter, mais on invente (les hommes inventent) sans scrupule tous les moyens nuisibles à l’espèce humaine, sous prétexte de défendre le droit de vivre d’un individu ou d’un groupe d’individus. Le fait qu’un fœtus verra ou non le jour dans une société conduite et conçue par les hommes est, par déduction, considéré comme ayant plus d’importance que la fabrication de moyens criminels pour défendre la « survie de l’homme ».
Le budget du Pentagone aux États-Unis lors de la guerre au Viêt-Nam dépassa largement, voire d’infiniment loin, le budget pour la recherche des moyens contraceptifs et abortifs (la petite fille joue à la poupée, le petit garçon joue à la guerre). La fabrication d’un B.52 coûta aussi cher que le crédit alloué à la recherche de ces moyens.
Les valeurs culturelles dominantes existantes sont masculines puisque la « Civilisation » est patriarcale, celle qui est reconnue par l’Histoire. La structure du langage parlé est oppressive par elle-même : quotidiennement, le masculin l’emporte sur le féminin, en règle grammaticale.

Il m’objecta que le parallèle entre l’oppression des femmes et celle des peuples colonisés n’est pas valable et que c’est « politiquement stupide » (évidemment !). Il me reprocha d’avoir « des idées M.L.F. » sur le caractère d’objet sexuel de la femme – dans la violence du dialogue, je crois l’avoir entendu dire : « vous êtes toutes des salopes. » Il ne comprenait pas mon refus. Je lui dis que je n’avais pas à me mettre à la disposition de son propre désir, que je n’avais pas envie de « baiser » avec lui, et à propos du terme envie, il trouva que « c’est une notion bourgeoise !!! » (sic). Je lui rappelais, par ailleurs, que je n’avais jamais eu l’intention d’établir des liens amoureux avec lui.
- Tu n’es pas vierge, me dit il (pensant que fréquentant le M.L.F, label de marque reconnu des phallocrates, j’avais sans doute des fesses libérées). Pourquoi fais-tu donc tant d’histoires ? »
Se rendant compte que je m’opposais de plus en plus à lui, il continua avec son vocabulaire sexiste : « putain – salope connasse ». Pour ce dernier terme « connasse », je lui fais remarquer qu’il vient de con, le con c’est le vagin ou le trou que les hommes baisent. Ces termes sexistes équivalent pour moi à ces termes racistes : « sale nègre, sale arabe ou sale juif – ils sentent mauvais mauvais, ils sont sales, etc. ».
Son visage devint mauvais : je me refusais à lui, chose qu’il ne pouvait supporter. En tant qu’homme il m’offrait la possibilité et l’honneur de « baiser avec lui » (galanteries que les hommes font aux femmes pour les courtiser). De plus, le fait que je n’étais plus « vierge », constituait pour lui un droit d’entrée libre.
Exaspérée je lui dis : « Il faut t’en aller, je suis déjà en retard. » Il retira brusquement ma main de la poignée de la porte en me disant : « Je ne veux pas qu’on se fiche de moi. Je ne suis pas un objet !!! (sic) qu’on manipule comme on veut (mon refus blessait sa virilité). » Je lui répondis que c’était regrettable que cela se passe ainsi entre nous. Je n’imaginais pas que ce serait « ça » notre entrevue et que nos relations auraient pu être autrement sans sa mauvaise intention. Il profita de cette accalmie, se rapprocha de moi pour me dire au revoir puis se jeta sur moi. Il me poussa et m’accula contre l’évier de la cuisine et m’embrassa de force, et de la main il força mon sexe. A ce moment précis je savais qu’il passait au viol véritablement, et lui dis : « Tu veux me violer pour me punir parce que je t’ai humilié. » Il ne répondit pas. Il m’ordonna d’entrer dans la chambre à coucher, ce que je refusai de faire ; il me souleva, je m’agrippai aux murs et je criai au secours, il me jeta sur le lit et m’empêcha de crier disant : « Ce n’est pas dans ton intérêt de crier. »
A sa violence physique je n’ai pas répondu par la violence, car comme toute femme, j’ai subi le conditionnement culturel qui fait de moi un être non agressif, mais plutôt « doux et docile ». Les femmes qui se défendent physiquement, à moins d’être de force égale, s’en sortent en général non seulement violées mais meurtries. De toute manière, elles sont si bien persuadées de leur faiblesse physique et de leur inaptitude à la bagarre, qu’elles se font « violer passivement ». C’est ce qui m’est arrivé. Il considéra alors ma passivité comme un accord.
Il me dit : « Déshabille-toi, et dépêche-toi. » Je lui répondis : « Non, je n’ai pas à me déshabiller – Je te donne trois secondes pour que tu le fasses. – Je n’ai pas à obéir et de toutes les manières tu le feras, parce que tu désires me violer. » Pendant ce temps, il se mit entièrement à l’aise.
Dans ce cas de viol par agression, le phallus est égal à un fusil, une arme pour obliger l’autre à céder. Je refusais sa politique de domination, mais j’étais désarmée.
Il me dit : « Ah ! vous refusez toujours mais vous aimez bien ça (elles font les difficiles, mais au fond, elles aiment bien être violées. Elles en éprouvent du plaisir). »
Je lui dis : « Tu fais le coït interrompu.
- Qu’est ce que ça veut dire, tu n’as pas à m’ordonner, tu ne prends pas la pilule ?
- Non, je ne prends pas la pilule. »
La contraception et l’avortement libres et gratuits signifient pour les phallocrates la libre disposition du corps de la femme, et de plus présentent l’avantage de les déculpabiliser par rapport à elles. Ainsi donc, la solidarité des hommes avec les femmes pour la campagne en faveur de la libéralisation et la gratuité des moyens contraceptifs et abortifs pourrait nous faire croire à l’égalité sexuelle, mais il n’en est rien car les rapports dominé-dominant existent encore.
Quand les hommes au cours de la manifestation à Besançon pour Lip crient à la place et au nom des femmes « Contraception - Avortement libres et gratuits », les femmes doivent comprendre « Viol – Contraception - Avortement libres et gratuits ».

Je savais que son désir était de me pénétrer de force et je craignais qu’il ne se comporte comme un marteau-piqueur, je lui dis : « Tu le fais doucement », il me répondit : « Ah tout de même, c’est à partir de ce moment-là qu’on réfléchit à la chose » (elles nous demandent finalement, après toutes ces scènes de femmes compliquées, la manière dont on peut les faire jouir).
Il prit son plaisir. Pendant l’acte sexuel, mon refus de son désir impérialiste se traduisit par la frigidité volontaire. Il me demanda par la suite si j’avais joui, étant persuadé qu’il m’avait donné du plaisir, même si je n’étais pas d’accord avec lui.
C’est un viol que le fait de nier à la femme la liberté d’accepter ou de refuser le rapport.
La sexualité dominante est la sexualité masculine. Les hommes violent les femmes à cause de cette politique de domination sexuelle.
L’impérialiste agresseur viole la liberté et le droit de vivre d’un peuple : il occupe son territoire par la force et pratique la violence pour assurer sa domination. De même, l’homme pour assurer sa domination sur la femme, viole son corps.
Il prenait possession de mon corps, comme on conquiert une terre par la violence et voulait me punir d’avoir résisté à sa politique masculine de domination. Le pouvoir est au bout du phallus, il me le confirma en me violant, affirmant ainsi sa « virilité fasciste ».

Quand il me quitta, il me dit : « J’espère que tu ne m’en veux pas trop, de toutes les manières, ça n’arrange pas grand-chose. » Il reconnaissait son viol.
Qu’une femme accepte ou refuse le désir sexuel de l’homme, l’homme dans sa logique politique doit s’imposer, et nous devons le subir.
Nixon, représentant de la Grande Amérique n’accepte pas qu’un petit pays comme le Viêt-Nam s’oppose à sa politique. Devant la résistance du peuple vietnamien, qu’il ne peut tolérer, il décide de le punir en le bombardant.
Le viol c’est l’aboutissement du raisonnement masculin conduisant au mépris de la femme : le sexisme. Le massacre d’êtres humains est l’aboutissement du raisonnement fasciste conduisant au mépris d’une race : le racisme.

22/10/2008

les femmes s'entêtent

Ce texte est extrait d'un livre publié en 1975.
Je n'ai pas eu le temps de tout recopier, en voici déjà une partie :

UN VIOL SI ORDINAIRE,
UN IMPERIALISME SI QUOTIDIEN

Maï

C’est à la rentrée de septembre l’année dernière que j’ai appris par des affiches que les travailleurs immigrés d’un foyer de mon quartier étaient menacés d’expulsion. Un comité s’était formé pour lutter contre l’expulsion. Il comprenait des occupants du foyer qui constituaient le comité de lutte et des sympathisants extérieurs, comité de soutien – certains habitant le quartier, certains appartenant à des organisations politiques de gauche : P.S., P.C., P.S.U., à des organisations révolutionnaires, d’autres libéraux ou apolitiques…
« Il » faisait parti du comité de soutien, extérieur donc au foyer comme moi. Il est originaire d’un pays qui est une colonie française, Martiniquais ou Guadeloupéen ? et je suis d’origine vietnamienne vivant en France. Nous avons vécu l’un et l’autre sous tutelle étrangère dans nos pays d’origine et avons subi des deux côtés le colonialisme.
Par ailleurs, je fais remarquer que je ne suis pas d’une origine sociale aisée : mon père était ouvrier, et je fais partie d’une famille nombreuse. Je travaille dans un bureau. Selon la hiérarchie sociale, je n’ai pas la « qualification » pour faire partie de l’élite de cette société : bourgeoise, intellectuelle… Le type était un étudiant, c’était tout ce que j’ai su de lui.
Nous avons sympathisé parce que nous avions des points de vue communs sur l’impérialisme, et sur la lutte de libération de nos pays d’origine respectifs. En ce qui me concerne, il prit l’initiative de faire ma connaissance au cours d’une réunion au foyer en me disant : « j’aimerais discuter avec toi sur le Vietnam, car je crois que tu es vietnamienne. La lutte du peuple vietnamien contre l’impérialisme est une riche expérience pour les pays qui sont encore sous domination étrangère… » Intéressée, j’ai accepté de bonne foi et j’ai conclu : « on se verra après la réunion. »
A la sortie de cette réunion nous sommes allés au café pour discuter. On ne discuta pas très longtemps de ce sujet et je me rendis vite compte que la recherche d’une discussion sur le thème évoqué n’était qu’un bon prétexte pour me draguer.
Il prit ma main, la trouvant « chaude », rapprocha sa chaise de la mienne et tenta de m’embrasser. Gênée, je n’osais pas le repousser brusquement. Je lui fis comprendre que je n’acceptais pas ses avances en retirant sans cesse ma main de la sienne et le repoussant dans sa tentative d’embrassade. Mais il insista malgré tout, car il devait se dire « elle finira par être d’accord ». J’engageai alors une discussion avec lui à propos de la drague des femmes, en lui faisant remarquer que, pour draguer, les hommes trouvent des tas de prétextes pour approcher les femmes dans l’intention de les « baiser », lui citant mon exemple : il me draguait sous prétexte de discuter du Viêt-Nam, et trompait donc ma confiance ; et je lui fis observer que les femmes sont considérées comme des objets sexuels par les hommes (vieux refrain que tout le monde connaît pourtant), et qu’ayant un point de vue révolutionnaire sur les luttes de libération contre les forces oppressives il devrait tenir compte de l’oppression spécifique des femmes dans la société actuelle.
Il me fit comprendre que, d’une part, il n’y a pas d’antagonisme entre les hommes et les femmes en ce qui concerne la sexualité, que je devrais dépasser ce point de vue (la femme objet sexuel) : « la sexualité est libératrice, et il ne faut pas se laisser aliéner par le militantisme » (sic) ; que d’autre part, l’oppression des femmes est dans l’oppression de classe – vieux refrain que les guerriers de classe vous chantent lorsque les femmes se plaignent d’être des opprimées, quelque chose comme « ne t’en fais pas ma nana, la révolution au centuple te le rendra » (c’est le refrain d’une des premières chansons écrites dans le Mouvement de Libération des Femmes).
Je compris après ses explications que : premièrement, la sexualité entre les hommes et les femmes n’était pas un problème politique s’intégrant dans les problèmes de classes, pour lui il était inexistant : c’est un phénomène indépendant puisque c’est un besoin élémentaire physiologique qu’il ne faut pas négliger après « avoir lutté pour la Révolution » par exemple – le repos du guérillero – et si je me considère encore comme un objet sexuel c’est que je suis arriérée sur ce plan. Deuxièmement, quand à la libération des femmes, elle se fera d’elle-même après la libération des classes opprimées. Les femmes doivent par conséquent prendre patience jusque-là car on ne négligera pas de nous libérer après la révolution – en vertu du grand principe que la lutte principale prime la lutte secondaire. Si les hommes oppriment les femmes c’est la faute du Capital qui profite d’eux, ainsi de suite…
Réponse marxiste donnée systématiquement par les militants aux femmes qui s’interrogent sur le pourquoi de leur oppression dans la société capitaliste et comment lutter contre. Mais cette réponse n’est applicable qu’aux femmes prolétaires car ils disent : « l’ouvrier opprime la femme (sa mère, sa femme ou sa fille) parce qu’il est opprimé par son patron. » Quant aux femmes bourgeoises, n’ayant pas les mêmes conditions de vie que celles des femmes prolétaires, elles ne sont pas reconnues. Mais nous savons que, d’après les « valeurs sociales », les femmes ne sont pas reconnues que par le statut social de l’homme, mari ou père : « c’est la femme ou la fille d’un tel. » Dans les deux situations nous sommes leur propriété1. La classe dominante divise les exploités par sa hiérarchisation sociale ; le patriarcat divise, lui, les femmes entre elles : les femmes de prolétaires et les femmes de bourgeois.

Par ailleurs, il trouva normal que les hommes prennent l’initiative de faire la cour aux femmes puisque celles-ci ne la prennent pas. Il faut que l’un des deux fasse le premier pas (et il se trouve que ce n’est jamais la femme).
Cette première entrevue, il la considéra comme une première étape, un accord qui devait lui donner ensuite le droit de me « baiser » malgré moi, puis il la qualifia de flirt devant le comité le jour de l’intervention des femmes du M.L.F. venues dénoncer mon viol. Pourtant, je m’expliquais avec lui sur les points de la drague des femmes et de l’oppression de celles-ci, qui me conduisaient au refus de sa politique masculine à l’égard des femmes. Notre dialogue était calme et détendu, c’était ainsi que j’ai réagi face à lui, dès que je m’aperçus qu’il me draguait. On me reprocha, par la suite, de n’avoir pas su m’y prendre. J’aurais pu, par exemple, me montrer plus brutale afin de me faire comprendre.
L’homme drague, qu’importe le lieu et la circonstance, que ça marche, ou que ça ne marche pas, il s’impose le premier, et c’est sur le terrain de l’homme que la femme décidera d’accepter ou de refuser. N’est ce pas une forme d’impérialisme ?
Par la suite, il tenta de me revoir mais chaque fois je refusais. Il se découragea à la fin et ne me demanda plus rien au cours des réunions suivantes.
Je ne le vis plus au comité pendant un certain temps : on en blaguait ensemble avec deux autres copines. Il les avait également draguées, sous d’autres prétextes, politiques évidemment ! : expulsion du foyer, Viêt-Nam, et autres sujets destinés à nous tromper.
Un jour, il frappa chez moi. Je le fis entrer car je ne pouvais faire autrement tout en lui faisant plus ou moins confiance : je me disais, d’abord qu’il avait compris que j’avais refusé d’établir avec lui des liens amoureux, ensuite qu’il avait peut être une information précise à me donner concernant l’expulsion du foyer. Nous échangeâmes les nouvelles, et je lui fis remarquer que je devais me dépêcher de dîner pour aller à une réunion. C’est au moment de partir, qu’il « passa à l’offensive ».
Il me força à l’embrasser, je le repoussai, et très enervée, j’étais décidée à me faire clairement comprendre. Je lui dis : « Tu sais, j’en ai assez de tes manières, et je ne suis pas la seule », et j’ai dit de qui il s’agissait : les deux autres copines qu’il connaissait bien. « Qu’est ce que ça veut dire, me répondit-il, ce n’est pas parce que les deux autres le pensent que tu dois faire pareil, c’est du “suivisme imbécile“ ! – Comment du suivisme, je ne suis pas apte moi-même à juger de ton attitude de dragueur ? »
A partir de ce moment, je me mis à contrer son point de vue sur la situation des femmes et son attitude de dragueur, en les jugeant « impérialistes » : en effet, il me forçait à lui appartenir malgré moi, comme fait un impérialiste agresseur dans un pays étranger qu’il veut posséder ; et j’établis le parallèle entre l’oppression subie par les femmes et celle subie par les peuples colonisés dans les termes suivants :
• Les hommes profitent des femmes comme l’impérialiste exploiteur profite du pays colonisé.
• Sur le plan sexuel, ou bien les femmes sont mystifiées par l’idéologie bourgeoise et elles se font objets sexuels « au service des hommes », ou, si elles décident de sortir de cette mystification en luttant « contre l’oppression » elles sont encore considérées par les militants de gauche comme des sexes consommables. D’un côté comme de l’autre, ils nous plient à leurs désirs.
• Par ailleurs, les femmes sont, par rapport aux hommes, surexploitées et elles sont sous-représentées socialement. La majorité d’entre elles ont des tâches subalternes et négligées par les hommes : à la maison, au travail, jusque dans les tâches militantes. La sous-qualification des femmes est très rentable, comme le travail des travailleurs immigrés. Les postes de direction de ce monde, elles ne les détiennent pas et ne sont en aucune façon à l’origine de leur création.
• Les pays riches se développent au détriment des pays colonisés par l’accumulation de richesses qu’ils leur ont retirées et font fructifier. Les hommes se développent au détriment des femmes en acquérant des connaissances pour créer.
Les femmes ne créent pas, sinon des enfants, l’unique créativité qui leur est reconnue. Elles n’ont pas conçu à l’origine ni dans l’art, ni dans la musique, la science, la technologie, l’industrie, le commerce, etc. C’est pourtant grâce à leurs ventres que toute société peut exister, elles en constituent la base. C’est à partir de ce qu’elles ont mis ou qu’elles pourront mettre au monde que l’on décide (les hommes décident) de « la politique », du mode de production et de sa défense. On planifie leur fécondité, comme on planifie un territoire dans l’espace et dans le temps. L’aspect principal est ce que font les hommes, qu’ils soient fascistes ou révolutionnaires, c’est ce qu’ils jugent bon et bien pour l’humanité entière, selon des critères différents, dans des situations historiques données. L’aspect secondaire c’est ce que sont les femmes dans la situation découlant de ces faits historiques.

1 Cf. Engels in « Origine de la Famille, de la propriété privée et de l’Etat », Ed Sociales, pp. 71- 72